Ce mois-ci, culbutons entre les escalators et Guy Roux
Retard estimé à 150 jours. La victime de ma nécrologie aurait bien pu mourir depuis le temps qu’elle est écrite. Si cette phrase vous semble aussi obscure qu’un livre de Michel Onfray c’est que vous n’avez pas lu le premier article.
Petit rappel pour les ceux qui préfèrent commencer par l’après. Ici, à une fréquence mystérieuse, je vous propose un reportage en terrain connu, la nécrologie d’un vivant et un horoscope bel et bien vrai.
J’ai longtemps cru que si je ne sautais pas à temps je me ferais absorber par cet interstice terrifiant. Désormais c’est à mon tour de les regarder : les petits pions qui viennent se tasser dans l’escalier mécanique pour éviter l'essoufflement - au carrefour de ceux qui frôlent des vitesses inimaginables avec une telle verticalité.
Très vite, je le sens, il va falloir faire preuve de tact. Dans l’un des escalators qui lie le tramway de Strasbourg à la gare ferroviaire, choisir l’escalator n’est pas aussi essentiel qu’aux Abbesses à Paris. Sans le vouloir, mon simple “Pourquoi vous prenez l’escalator ?” résonne chez Martine, Pascal ou Elias, comme une accusation grossophobe, une dénonciation de leur flemme, une agression. Et c’est bien pourtant ce qui guide cette cinquantenaire légèrement rondelette alors qu’elle rentre du travail : la flemme. “C’est au moins le vingtième escalier que je monte aujourd’hui, à la fin de la journée ça fait beaucoup”, confie-t-elle, presque honteuse.
“Quand je ne suis pas à la bourre comme aujourd’hui, j’aime bien me laisser porter”. Pascal, lui, est de ceux qui prennent le temps. L’escalator, choix du contemplateur, loin des businessmen pressés. Pourtant en voilà un qui a presque manqué de le sortir de son doux moment. S’il est bien embarqué dans le même bateau que Pascal, hors de question pour Elias de mettre un pied à droite. Direction la salle de sport, il entame l’échauffement dans la voie de gauche, dégagée pour les précipités comme lui. “Je ne prends pas l’escalier mais je monte quand même les marches, ça va plus vite”, résume-t-il. Un propulseur mécanique en clair.
Mais à trop voir les escalators, à trop les emprunter, on oublierait presque tout l’inconnu et le danger qu’ils représentent. “Ça m'arrive souvent d’avoir des vertiges quand je descends vite. Et je n’ai pas trop envie de tomber sur les marches, elles ont l’air coupantes”, reconnaît Elias. Le choix de lames de rasoirs pour couvrir l’escalier peut laisser perplexe alors que chacun s’est déjà demandé ce qu’il adviendrait si l’ensemble des flemmards tombaient en dominos. Un carnage.
Alors que des fous parviennent à s’insérer dans le monstre avec une poussette inclinée à 80 degrés sans craindre quelque glissement de bébé, l’escalator tente de se faire rassurant. Oui, il est armé de délicates brosses pour assurer la propreté de nos souliers. A en croire les petits gestes hésitants des baskets à scratchs d’un Léo génération 2015 le long des marches, c’est en tout cas le mythe qui perdure. Mais ce n’est qu’un leurre. Les brosses ne sont là que pour éviter à nos écharpes, aux doigts des Léo ou aux déchets, de se faire absorber par toute la machinerie invisible.
Dernier recours pour se laisser porter en toute tranquillité : la main courante. Souvenez-vous, il y a encore peu de temps, elle nous était hostile. Vous vous accrochiez de toutes vos forces à ce bout de caoutchouc noir. Mais très vite, il vous échappait vers le haut ou vers le bas. Un instant suspendu pour le rattraper sur un équilibre instable. Ce moment traître, nous le devions à un réglage différent entre le mécanisme des marches et celui de la main courante. “Aujourd’hui les installateurs parviennent à coordonner les deux vitesses. Un décalage peut tout de même réapparaître avec l’usure”, explique l’entreprise d’escalators allemande (oui), Agustin electric.
Nous serions donc sauvés par cette rampe ? Rien n’est moins sûr. Pendant la crise du Covid, le métro de Londres a enregistré un nombre record de chutes mortelles dans les escaliers mécaniques. La main courante apparaissait alors comme un nid à virus. Une esquive et c’est l’éclat sur les lames de rasoir mouvantes.
Balance - Depuis le passage éclair d’Amélie Oudéa-Castera à l'Éducation, de Stanislas à l’Ecole Alsacienne, ça balance pas mal à Paris. Mais une info de Libération est passée inaperçue il y a quelques jours : les enfants d’Amélie, scolarisés à “Stan”, peuvent croiser Gérard Larcher en maillot de bain tous les midis. Depuis 2 ans, l’établissement catholique a noué un partenariat avec le Palais du Luxembourg pour permettre aux sénateurs de profiter de quelques brasses entre deux amendements.
Vierge - Ses toiles devaient être sacrément vierges pour en arriver là. Il y a quelques jours, The Guardian a révélé le mystérieux business d’un prof d’art plastique canadien : Mario Perron. Entre deux corrections, il commercialisait les créations de ses élèves sur son site internet pour la modique somme de 118 dollars canadiens (80 euros environ). Ça fait cher le gribouillis.
Taureau - Celui qui a donné son nom à un Taureau argentin après la Coupe du Monde de 2018, n’excelle pas seulement dans le passement de jambes. “Moi, tu m’parles pas d’âge”, “Le football il a changé”... Kylian Mbappé est aussi un as de la petite phrase et du mème. Et ne croyez pas qu’il n’en est pas conscient. Au contraire, depuis quelques années, il dépose régulièrement ses expressions les plus virales à l’Office de l’Union européenne pour la propriété intellectuelle (EUIPO) pour protéger sa marque.
Poisson - Le maire de Béthune, Olivier Gacquerre, a bien tenté de noyer le poisson. Le traditionnel carnaval de la ville était prévu pour avril 2024. Mais le 12 février, la sentence est tombée : faute de moyens, et au grand désespoir des Béthunois, les festivités ont été annulées. Pardon pour le raccourci - Le maire insiste auprès de ses habitants, l'événement annuel n’est pas annulé mais “reporté d’un an”.
J’espère que je n’apprendrai pas sa mort à Auxerre. Non pour m’épargner les commémorations des cinquantenaires biberonnés à la Coupe de France et les têtes de choux fleur en noir et blanc accrochées partout. Non, car si j’apprends que Guy Roux s’en est allé, tout en étant à Auxerre, cela signifierait que j’y sois. Or ce n’est pas prévu.
D’ailleurs entendons nous bien, lorsque que vous lisez Auxerre, veillez à prononcer “Ausserre”, que je ne me sois pas farcie l’Yonne Républicaine, Le Figaro et les vidéos de notre cher entraîneur pour rien. Tâchons de faire bonne vitrine.
Car quand il s’agit de faire vitrine, le pas-rouquin de 85 ans sait y faire. Avec l’Association de la jeunesse auxerroise (AJA) avant tout. Tenez, prenez une grande inspiration et souvenez-vous : Stéphane Guivarc’h, Bernard Diomède, Lionel Charbonnier… Bienvenue en mai 1996, en finale de la Coupe de France. Sur le terrain, au moins trois futurs champions du monde, mais celui qui est acclamé par-dessus tout, c’est l'entraîneur auxerrois déjà gonflé et rosé par le temps. Et sans doute faut-il remercier sa marionnette des Guignols de l’info pour la notoriété nationale.
“Faut pas gâcher”, en slogan. Mais reste à les trouver, les sous. Pour Guy Roux, la tactique gagnante est vite trouvée : les marques. “À Auxerre, une de nos fiertés, c’est la pelouse. Comme dans la plupart des stades, elle est nourrie avec l’engrais Campo Floranide. Un vrai tapis bien vert, bien résistant. Dans mon jardin, j’utilise le même engrais !”, en 1996. “La Cristalline et moi on est inséparable. Oh malheureux, doucement avec la Cristalline ! Elle est si bonne”, en 2002. Et Bouygues, Isogard système, la Banque Postale et bien d’autres entre-temps. Dès les années 1960, alors qu’il n’a pas encore enfilé sa veste de coach, il fait vitrine aux truffes et au foie gras du Périgord pour aller en Allemagne, assister à un Paris-Dortmund.
Mais l’Auxerrois n’est pas non plus innocent dans sa propre notoriété locale. Lors de la saison 1970-1971, il se rend tous les jours au siège de L’Yonne républicaine pour écrire sur l’AJA. Il devient alors son propre personnage, racontant ses pensées et ses objectifs à la troisième personne. Vitrine de lui-même, source et journaliste à la fois.
Bravo d’être arrivé jusqu’ici ! Un long chemin de doutes et de manque vous attend désormais jusqu’au prochain numéro… dans quelques semaines ? Quelques années ?